LE COCHER DE MARCONI

Quand on évoque le passé d'Antibes au début du siècle, l'on arrive inévitablement à parler des chevaux. Les voitures automobiles ne posaient pas encore, et pour cause ! les problèmes de circulation que nous connaissons aujourd'hui. Tout alors dépendait du cheval dont les sabots rythmaient la vie locale. Le fiacre était l'ancêtre de nos modernes taxis. Sur son passage, les odeurs fleuraient bon et les petits oiseaux y trouvaient leur pâture.

A cette epoque, sur la place Macé, l'actuelle place de Gaulle, était installé un loueur de voiture de place : Fiorentini, cousin plus âgé de mon ami Charles Raimondi à qui je dois cet agréable souvenir.

Le cousin Fiorentini avait donc un fiacre qui rutilait au soleil des rues d'Antibes où le tirait un superbe alezan. Installé sur le siège du cocher, Fiorentini était magnifique à voir. Ses longues bottes bien lustrées, sa culotte rouge gonflante au niveau des cuisses, sa redingote noire qui le moulait parfaitement, son foulard de soie blanche autour du cou, son haut-de-forrne qui lançait alentour des reflets chatoyants, tout lui donnait un air majestueux. Lorsqu'il faisait claquer son fouet à longues mèches, le dos bien cambré, le torse bombé, on aurait dit qu'il convoyait les princes du Royaume.

Un jour, devant le local des douaniers du Port, il fut engagé par un jeune italien qui voulait se rendre sur le plateau de la Garoupe. Une fois chargée la lourde malle du voyageur, le fiacre cahin-caha prit la direction du Cap d'Antibes.

Je n'ai pas dit que le cousin Fiorentini était d'origine italienne. Chemin faisant, cela fit naître un courant de sympathie entre les deux hommes. Le cocher apprit ainsi que le jeune italien s'appelait Guglielmo Marconi, qu'il venait de Bologne, qu'il était électricien, chose rare à l'époque, et qu'il faisait des expériences sur la transmission des ondes.

Fiorentini, homme simple et peu versé dans les sciences, pensa qu'il avait affaire à un original un peu fantasque. Aussi, arrivé sur le plateau de Notre-Dame, il ne prêta guère attention à l'installation de piquets de bois sur lesquels étaient tendus des fils horizontaux dirigés vers la mer. Ces fils étaient reliés à un étrange appareil muni de plusieurs boutons dont un sur lequel l'italien frappait de petits coups secs et répétés, s'interrompant de temps à autre pour écouter.. et n'entendre que le silence.

Cela dura une heure ou deux, puis, les instruments rangés dans la grande malle, ce fut le retour.

Marconi revint à Antibes une ou deux fois par semaine. A chaque fois il engageait le cousin Fiorentini pour avoir en chemin le plaisir d'évoquer leur pays natal et d'écouter les romances italiennes que le cocher interprétait à belle voix.

Sur le plateau de la Garoupe, c'était toujours le même manège, et toujours la même déception pour Marconi qui ne parvenait pas à entrer en communication avec le navire de ses amis. Jusqu'au jour où il décida de trouver un lieu plus propice pour ses expériences.

Toujours dans son fiacre, il prit le chemin de la Brague d'où, enfin ! le 14 avril 1901, il réalisa la première liaison par télégraphie sans fil entre le continent et la Corse.

Le cocher ne se doutait pas alors qu'il venait de participer à un événement exceptionnel. Sa principale inquiétude était le nombre de courses que Marconi, désargenté, ne pouvait lui régler.

C'est en 1909 qu'il se rendit compte de son importance. Lorsque l'on décerna le Prix Nobel à Guglielmo Marconi.

"J'étais son cocher !" disait-il avec fierté à ceux qui prenaient encore son fiacre.

Puis vinrent les voitures automobiles. Le cousin Fiorentini ne voulut pas apprendre à conduire ces machines bruyantes et sans âme. On ne vit plus son fiacre dans les rues d'Antibes et, avec lui, s'estompa le souvenir de Marconi.

Dans une propriété privée de la Brague, l'ancienne auberge du Pèr'Chico, une modeste plaque signale encore à quelques visiteurs privilégiés l'exploit de Guglielmo Marconi. Rien d'autre, pas une rue, pas un chemin, pas une place, rien d'autre ne rappelle qu'après Bologne, Antibes fut le creuset où se forgea une merveilleuse découverte qui allait révolutionner la terre entière.

Les villes, tu vois, ont de bizarres trous de mémoire !...


Pierre Tosan

Les petites histoires d'Antibes

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